Le paysage conventionnel de la psychologie expérimentale, souvent en quête de mesures objectives et de vérités universelles, se retrouve dans une profonde tension face aux critiques nuancées et fluides proposées par les théories queer. Une compréhension largement répandue des deux domaines suggère une incompatibilité inhérente, où la recherche de catégories fixes et de résultats reproductibles en psychologie semble entrer en conflit avec les perspectives déconstructives et dépendantes du contexte de la pensée queer. Ce fossé perçu découle de différences fondamentales dans la manière dont la réalité est conçue, la manière dont la connaissance est produite, et la nature même de l’existence et de la connaissance. Les cadres épistémologiques et ontologiques actuellement prévalents en psychologie expérimentale académique, en particulier dans les contextes européens et américano-américains, peinent à se concilier avec les défis posés par la théorie queer, qui remet en question les identités stables et les compréhensions binaires.
Pourtant, un chemin existe pour combler ce fossé, une position scientifique-théorique qui permet à une psychologie expérimentale queer d’émerger non pas comme une contradiction, mais comme une entreprise robuste et éthiquement engagée. Cette possibilité se déploie à travers l’adoption du réalisme agentiel de Karen Barad, un cadre qui reconfigure fondamentalement notre compréhension de la réalité et de la pratique scientifique. Elle postule que le monde n’est pas composé d’entités préexistantes et indépendantes qui interagissent simplement, mais plutôt que des phénomènes, y compris ce que nous percevons comme des « objets » et des « sujets », émergent par leurs « intra-actions ».
Dans cette perspective, l’acte même de mesurer en psychologie cesse d’être une représentation innocente d’une vérité indépendante. Au contraire, cela devient un processus dynamique de co-création. Les appareils utilisés dans les expériences psychologiques - qu’il s’agisse de questionnaires, de protocoles d’observation ou d’instruments technologiques - ne sont pas des outils neutres pour découvrir des faits pré-donnés. Ils sont, dans leurs configurations matérielles et discursives, des participants actifs à la mise en œuvre des phénomènes étudiés. Mesurer, c’est effectuer une intra-action, en déduisant l’une des nombreuses réalisations possibles à partir d’un champ d’indétermination. Cela signifie que les frontières et propriétés de ce qui est étudié ne deviennent déterminantes que par ces actions intra-agentielles spécifiques.
Par conséquent, le réalisme agentiel rejette la notion de réalisme des entités, où des objets individuels avec des frontières et propriétés fixes sont présumés exister indépendamment. Au contraire, il élève les phénomènes comme les unités ontiques primaires de la réalité. Cela implique une réalité située, où les expériences et observations sont toujours liées à des contextes spécifiques et à des configurations matérielles et discursives. Une « réalité » est reconnue dans des expériences partagées, comme la discrimination qui est profondément réelle pour certains individus, mais cette réalité dépend toujours de la situation spécifique et des coupures agentiales qui la provoquent. Ce qui est « réel » se manifeste dans des phénomènes, pas dans des entités isolées et préexistantes.
Le concept d’agence lui-même est réimaginé, ne comprenant plus comme une propriété inhérente à un individu, mais comme une relation dynamique. Dans cette compréhension relationnelle, le chercheur est inextricablement lié à l’appareil expérimental, devenant une partie intégrante du phénomène étudié. Cette participation n’est pas un biais indésirable à éliminer, mais un aspect inévitable du travail scientifique qui contribue activement à la co-création de résultats. La séparation traditionnelle entre observateur et observé se dissout, révélant une dimension éthique profonde à la recherche scientifique.
Cette compréhension éthique-épistémico-ontologique exige un changement significatif dans la responsabilité du chercheur. Il ne s’agit pas seulement du savoir que l’on cherche à produire, mais, en partie, de ce qui se produit réellement par le processus de recherche. Les pratiques humaines, en tant que participants agents, sont des co-créatrices du monde étudié. Par conséquent, les chercheurs portent la responsabilité de justifier leurs décisions méthodologiques et de clarifier les implications éthiques des dispositifs de traçage des frontières qu’ils emploient, reconnaissant que ces choix façonnent activement ce qui est « mesuré » et compris.
De plus, le réalisme agentiel introduit l’indétermination inhérente à chaque phénomène. Cela signifie que la quête d’un score unique et vrai en mesure psychologique cède la place à la reconnaissance d’un « potentiel de réalisation ». Cette indétermination fondamentale a des implications profondes sur la manière dont les comparaisons sont réalisées et la manière dont les réplications sont comprises. Si les configurations font toujours partie des choses dans les phénomènes, alors le contexte n’est pas simplement une variable externe à contrôler ou à prendre en compte ; au contraire, toutes les « parties » sont des co-créatrices. Cet enchevêtrement doit être pris en compte et pris en compte dans les efforts de réplication, plutôt que de tenter d’en éliminer l’impact généralisé.
En fin de compte, adopter le réalisme agent transforme toute la recherche en psychologie. Cela oblige à poser de nouvelles questions et nécessite une interprétation différente des résultats de la recherche. La philosophie conventionnelle sous-jacente de la science en psychologie quantitative, avec ses principes de réalisme des entités, une distinction claire entre l’existence ontique et les approches épistémiques, la causalité complète et le déterminisme, est remise en question. À sa place émerge un cadre qui reconnaît l’enchevêtrement de la matière et du sens, la situation de la réalité et les profondes responsabilités éthiques inhérentes à l’acte scientifique, fournissant ainsi une base théorique solide pour une psychologie expérimentale véritablement informée par les queers.