Tenir sa langue
7.5 / 10 405 notes
- Langue
- Français
- Parution
- 2022
- Éditeur
- L'Olivier
- Pages
- 185
- ISBN
- 9782823619591
Le premier roman de Polina Panassenko, « Tenir sa langue », retrace un parcours captivant sur les thèmes de l'identité et de l'appartenance. Née Polina à Moscou, la narratrice voit sa vie prendre un tournant décisif lorsque sa famille émigre en France après la chute de l'URSS. À sa naturalisation, son prénom est officiellement changé en Pauline, ce qui donne lieu à une double existence : elle est Polina à la maison et Pauline dans le monde extérieur. Vingt ans plus tard, elle se lance dans une quête administrative et personnelle pour récupérer son prénom de naissance, confrontée aux complexités d'une vie partagée entre deux langues, deux pays et deux versions d'elle-même.
Ce récit explore l'impact profond de la langue, de l'exil et de l'assimilation culturelle, en se plongeant dans les souvenirs d'enfance en Russie et les défis de l'intégration dans la société française. Il offre un regard tendre, humoristique et parfois rebelle sur la lutte pour concilier son héritage culturel avec sa nouvelle patrie, ainsi que sur les combats silencieux menés pour préserver sa véritable identité. « Tenir sa langue » invite les lecteurs à réfléchir aux liens qui unissent un nom, une langue et l'essence même de ce que nous sommes.
Ce récit explore l'impact profond de la langue, de l'exil et de l'assimilation culturelle, en se plongeant dans les souvenirs d'enfance en Russie et les défis de l'intégration dans la société française. Il offre un regard tendre, humoristique et parfois rebelle sur la lutte pour concilier son héritage culturel avec sa nouvelle patrie, ainsi que sur les combats silencieux menés pour préserver sa véritable identité. « Tenir sa langue » invite les lecteurs à réfléchir aux liens qui unissent un nom, une langue et l'essence même de ce que nous sommes.
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L'atmosphère du tribunal de Bobigny était alourdie par le poids de la bureaucratie, contrastant vivement avec les échos vibrants d’une vie partagée entre deux mondes. Ici, Polina – ou plutôt Pauline, comme le précisaient les journaux français –, se tenait devant le procureur, luttant pour récupérer le son même de son nom de naissance. Il ne s’agissait que d’une seule lettre, un « a » au lieu d’un « e », mais elle renfermait toute son enfance russe, l’histoire de sa famille et le témoignage discret de qui elle était vraiment. L’administration française, avec sa logique inflexible, n’y voyait qu’un nom destiné à faciliter l’intégration, une bienveillance bureaucratique qui avait, au contraire, fendu son identité en deux.
Son parcours avait commencé des années auparavant, lorsque l’Union soviétique s’était effondrée et que sa famille, comme tant d’autres, avait mis toute sa vie dans des valises pour s’embarquer vers la France, débarquant dans le paysage inconnu de Saint-Étienne. Polina, une petite fille dont la tête débordait de mots russes, s’était retrouvée plongée dans une « materneltchik » où les sons lui étaient étrangers, les jeux incompréhensibles. Elle restait accrochée au bord de la cour de récréation, observatrice silencieuse, jusqu’à ce qu’elle trouve une âme sœur en la personne de Philippe, un garçon dont le bégaiement le distinguait autant que sa langue étrangère. Ensemble, la Russe et le bègue se sont taillé un petit coin à eux, comprenant sans mots l’isolement que procure le fait d’être différent.
Chaque été offrait un répit, un retour baigné de soleil dans l’étreinte chaleureuse de ses grands-parents en Russie. C’étaient des moments imprégnés du riche parfum de la cuisine russe, de la cadence mélodieuse de sa langue maternelle et des rituels réconfortants qui la reliaient à un héritage que les cours d’école françaises cherchaient à effacer. Elle apprit les règles tacites consistant à tenir sa langue, à parler français sans accent à l’extérieur, tout en laissant le « trop plein de russe » jaillir librement entre les murs de leur maison. C’était une danse délicate, une négociation constante entre ses deux identités, Polina et Pauline, chacune exigeant sa loyauté.
Pourtant, le prénom « Pauline » revêtait une signification plus profonde, un héritage de dissimulation transmis de génération en génération. Sa propre grand-mère, Pessah, avait été contrainte d’abandonner son prénom juif au profit de Paulina pour échapper à l’ombre des pogroms, un acte silencieux d’instinct de survie qui trouvait un écho dans la francisation du prénom de Polina elle-même. Le décret administratif, censé favoriser l’intégration, apparaissait au contraire comme la poursuite de cet effacement historique, une exigence de rompre les liens avec un passé jugé gênant.
À présent, dans l’enceinte stérile de la salle d’audience, elle se battait non seulement pour une lettre, mais aussi pour le droit de revendiquer ouvertement cette histoire aux multiples facettes, afin de briser la chaîne de l’effacement de soi. La voix du procureur, froide et détachée, remettait en question la nécessité de sa demande, ne voyant aucune différence entre Polina et Pauline. Mais pour elle, cette distinction était primordiale. C’était la différence entre une vie vécue avec authenticité, avec toutes ses inflexions et ses souvenirs russes, et une vie perpétuellement étouffée, un murmure constant de ce qui avait été perdu. Son combat était une affirmation vibrante de son identité, une déclaration selon laquelle on pouvait être française sans sacrifier l’âme de Polina.
Son parcours avait commencé des années auparavant, lorsque l’Union soviétique s’était effondrée et que sa famille, comme tant d’autres, avait mis toute sa vie dans des valises pour s’embarquer vers la France, débarquant dans le paysage inconnu de Saint-Étienne. Polina, une petite fille dont la tête débordait de mots russes, s’était retrouvée plongée dans une « materneltchik » où les sons lui étaient étrangers, les jeux incompréhensibles. Elle restait accrochée au bord de la cour de récréation, observatrice silencieuse, jusqu’à ce qu’elle trouve une âme sœur en la personne de Philippe, un garçon dont le bégaiement le distinguait autant que sa langue étrangère. Ensemble, la Russe et le bègue se sont taillé un petit coin à eux, comprenant sans mots l’isolement que procure le fait d’être différent.
Chaque été offrait un répit, un retour baigné de soleil dans l’étreinte chaleureuse de ses grands-parents en Russie. C’étaient des moments imprégnés du riche parfum de la cuisine russe, de la cadence mélodieuse de sa langue maternelle et des rituels réconfortants qui la reliaient à un héritage que les cours d’école françaises cherchaient à effacer. Elle apprit les règles tacites consistant à tenir sa langue, à parler français sans accent à l’extérieur, tout en laissant le « trop plein de russe » jaillir librement entre les murs de leur maison. C’était une danse délicate, une négociation constante entre ses deux identités, Polina et Pauline, chacune exigeant sa loyauté.
Pourtant, le prénom « Pauline » revêtait une signification plus profonde, un héritage de dissimulation transmis de génération en génération. Sa propre grand-mère, Pessah, avait été contrainte d’abandonner son prénom juif au profit de Paulina pour échapper à l’ombre des pogroms, un acte silencieux d’instinct de survie qui trouvait un écho dans la francisation du prénom de Polina elle-même. Le décret administratif, censé favoriser l’intégration, apparaissait au contraire comme la poursuite de cet effacement historique, une exigence de rompre les liens avec un passé jugé gênant.
À présent, dans l’enceinte stérile de la salle d’audience, elle se battait non seulement pour une lettre, mais aussi pour le droit de revendiquer ouvertement cette histoire aux multiples facettes, afin de briser la chaîne de l’effacement de soi. La voix du procureur, froide et détachée, remettait en question la nécessité de sa demande, ne voyant aucune différence entre Polina et Pauline. Mais pour elle, cette distinction était primordiale. C’était la différence entre une vie vécue avec authenticité, avec toutes ses inflexions et ses souvenirs russes, et une vie perpétuellement étouffée, un murmure constant de ce qui avait été perdu. Son combat était une affirmation vibrante de son identité, une déclaration selon laquelle on pouvait être française sans sacrifier l’âme de Polina.
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