Je l'ai rencontré un été sur la plage de Kamakura. C'était un homme calme, souvent vu assis seul, une profonde solitude qui m'attirait. En tant que jeune étudiant universitaire, j'ai été inexplicablement attirée par sa présence énigmatique, à sa recherche, et bientôt, j'ai commencé à l'appeler « Sensei ». Il menait une vie isolée à Tokyo avec sa magnifique épouse, Ojosan, mais une profonde mélancolie semblait envahir son existence, une ombre dont il ne pouvait se débarrasser. Nous discutions souvent, et bien qu'il ait donné un aperçu de ses opinions philosophiques sur la vie et l'humanité, son passé a toujours été recouvert d'un voile, un secret qu'il a laissé entendre mais qu'il n'a jamais révélé, promettant simplement qu'un jour il me raconterait tout.
À l'approche de l'obtention de mon diplôme, l'état de santé de mon père, déjà fragile, s'est considérablement détérioré, m'obligeant à retourner chez mes parents malades à la campagne. C'était une période de grands changements, à la fois personnels et nationaux, marquée par le décès de l'empereur Meiji et le suicide rituel du général Nogi qui a suivi. Ces événements semblaient faire écho aux angoisses tacites que Sensei lui-même éprouvait. Alors que j'étais assise au chevet de mon père, une lettre épaisse est arrivée de Sensei, une lettre sans précédent qu'il n'avait jamais envoyée, faisant allusion à une confession profonde et urgente. J'ai senti son poids, sa finalité ultime, et malgré la détérioration de l'état de santé de mon père, une envie irrésistible m'a obligée à abandonner mes fonctions et à rentrer précipitamment à Tokyo, avec le testament non ouvert de Sensei.
La lettre de Sensei a commencé dès sa jeunesse, révélant la trahison qu'il a subie de la part de son oncle après la mort prématurée de ses parents, une tromperie qui a entaché sa vision de la confiance humaine et a suscité une profonde méfiance envers les autres. Il a raconté ses années d'étudiant, une période d'éveil intellectuel et la décision fatidique de vivre dans une pension où il a rencontré Ojosan, la gentille et belle fille de sa propriétaire. C'est là aussi que son ami ascétique et sincère, K, est venu vivre, un homme dévoué aux activités spirituelles, qui a déclaré qu' « une personne qui n'aspire pas à une amélioration spirituelle est une idiote ».
Une rivalité subtile et tacite a commencé à naître entre Sensei et K pour l'affection d'Ojosan. Sensei, bien que calme en apparence, était plongé dans un profond désespoir, son propre ego luttant contre son amitié et le dévouement sincère, presque naïf, de K. Dans un moment de préservation de soi calculé, poussé par la crainte que K ne confesse son amour le premier, Sensei a agi. Il a secrètement demandé Ojosan en mariage par l'intermédiaire de sa mère, lui serrant la main avant même que K puisse exprimer ses sentiments.
La révélation des fiançailles de Sensei a écrasé K. Sa façade stoïque s'est effondrée et il a plongé dans le désespoir, se sentant trahi par son ami le plus proche et déçu par le monde. Un matin froid, K a été retrouvé mort dans sa chambre, après s'être suicidé. L'image de la forme inerte de K, tournée vers l'extérieur, a hanté Sensei à jamais. Cet acte, né de l'égoïsme et de la peur de Sensei, est devenu une tache indélébile sur son âme, une culpabilité secrète qu'il portait à chaque instant.
Sensei a conclu sa lettre en révélant qu'il ne pouvait plus supporter le poids de son passé. Le suicide du général Nogi, symbole de la disparition de l'esprit Meiji, a semblé éveiller en lui un profond sentiment d'obsolescence et une ultime aspiration désespérée à être libéré de la prison de culpabilité qu'il s'était imposée. Il se considérait comme un vestige d'une époque révolue, incapable de s'adapter à la nouvelle ère individualiste. Il espérait que sa confession me servirait de leçon, de mise en garde contre le pouvoir destructeur de l'égoïsme humain et la profonde solitude qu'il engendre. Il avait choisi de suivre le général Nogi, non pas par honneur public, mais par désespoir privé, mettant fin à ses jours pour enfin échapper au tourment de son « kokoro », son cœur, son esprit, qui avait été brisé par un acte de trahison.