Je sentais tous les regards braqués sur moi, et j'y étais habitué. Mon père, le présentateur de journal télévisé Rob Kingsbury, m'avait appris très tôt que quand on est spécial, on fait comme si rien ne nous touchait. J'étais Kyle Kingsbury : riche, beau et prince incontesté du lycée Tuttle. Alors, quand une gothique aux cheveux verts et à l'air arrogant, prénommée Kendra, s'est levée en cours d'anglais pour qualifier notre vote pour le bal de printemps de « mascarade élitiste », je l'ai remise à sa place. « Si quelqu'un est si intelligent », lui ai-je lancé, en m'assurant que tout le monde entende, « il trouverait bien un moyen de devenir plus beau. » Ses yeux, d'un vert étrange et brûlant, se sont fixés sur les miens. « Tu es laid maintenant, intérieurement, là où ça compte le plus », a-t-elle dit d'une voix qui baissait jusqu'à un murmure qui sonnait comme une malédiction. « Kyle Kingsbury, tu es une bête. »
Pour lui donner une leçon, je l'ai invitée au bal, une plaisanterie cruelle que j'avais orchestrée avec ma véritable cavalière, Sloane Hagen. J'imaginais Kendra arriver seule, humiliée, et j'avais le sentiment que justice était faite. Mais au bal, quand je l'ai coincée et que je lui ai lancé la blague, elle n'a pas pleuré. Elle m'a juste regardé avec ces yeux si anciens et si perspicaces. « Tu verras », a-t-elle promis, et elle a disparu. Plus tard dans la nuit, je l'ai retrouvée assise sur mon lit, la fille négligée du lycée devenue une femme radieuse, d'une beauté terrifiante. À minuit, elle a brandi un miroir. « Je t'ai transformé en ta véritable nature », a-t-elle dit, et dans le reflet, je l'ai vue. Je n'étais plus Kyle. J'étais un animal, un monstre recouvert de fourrure, avec des crocs et des griffes. J'étais une bête.
Ma vie s'est effondrée. Mon père, horrifié et honteux, a essayé de me guérir avec des médecins et des spécialistes, mais aucune science ne pouvait contrer cette magie. Quand il comprit enfin que j'étais incurable, il m'enferma dans un immeuble de cinq étages à Brooklyn, une cage dorée où personne ne verrait jamais son fils monstrueux. Il me laissa là avec seulement Magda, la discrète gouvernante, et un nouveau précepteur qu'il avait engagé : un aveugle nommé Will Fratalli, incapable de voir le monstre que j'étais devenu. La sorcière m'avait laissé un mince espoir : deux ans pour trouver quelqu'un qui puisse m'aimer malgré mon apparence, scellé par un baiser d'amour véritable. Mais prisonnier de cette maison, mon seul lien avec le monde était un miroir magique qu'elle m'avait donné, qui me montrait mes anciens amis s'éloignant sans un regard pour eux. J'ai renoncé à Kyle. J'étais Adrian maintenant, le sombre.
Mon monde se résumait aux quatre murs de ma prison et à la serre que j'avais construite dans le jardin. Les roses étaient devenues ma vie ; leur fragile beauté était la seule chose qui me restait. Puis, une nuit, un homme s'est introduit chez moi, un toxicomane qui essayait de me voler. Je l'ai surpris, et dans sa terreur, il m'a offert la seule chose que je ne pouvais refuser : sa fille. Il était prêt à l'échanger contre sa liberté. Je savais que c'était mal, mais c'était ma seule chance. Elle s'appelait Lindy, et quand j'ai vu son visage dans le miroir, je l'ai reconnue. C'était la jeune fille timide et effacée du bal, celle à qui j'avais donné une rose blanche oubliée – ce petit geste de bonté qui, selon la sorcière, m'avait valu ma seconde chance.
Quand Lindy est arrivée, elle n'a vu qu'un monstre et un geôlier. Elle s'est enfermée dans la magnifique suite que j'avais préparée pour elle, refusant de me parler, me haïssant de l'avoir arrachée à une vie qui, aussi brisée fût-elle, était la sienne. Les jours se sont transformés en semaines. Je l'ai laissée tranquille, respectant sa prison au sein de la mienne, jusqu'à ce qu'une nuit, elle descende en catimini. Dans la faible lumière de la télévision, elle m'a vue pour la première fois, et bien qu'elle fût terrifiée, elle n'a pas fui. Nous avons commencé à parler, d'abord de livres, puis de nos vies, deux êtres solitaires abandonnés par des pères incapables de nous voir vraiment. Peu à peu, les murs entre nous ont commencé à s'effondrer.
Je l'ai emmenée loin de la ville, dans une maison isolée à la montagne, où nous pouvions nous promener sous le ciel d'hiver sans être dévisagés. Nous construisions des bonshommes de neige et dévalions les collines en luge, et pour la première fois depuis la malédiction, j'ai ressenti la chaleur d'une autre personne en la serrant dans mes bras. Je tombais amoureux d'elle, de sa force tranquille et de son intelligence vive. Mais son père lui manquait, et en le voyant malade et seul dans le miroir magique, j'ai su que je ne pouvais pas la retenir. Ce fut la chose la plus difficile que j'aie jamais faite, mais je l'ai laissée partir, lui promettant qu'elle serait libre de revenir au printemps, si elle le souhaitait.
Les mois passèrent en silence. La neige fondit, et l'échéance de la malédiction – deux ans jour pour jour – approchait. Je suis retourné à Brooklyn, le cœur vide, m'occupant de mes roses et acceptant que je serais une bête pour toujours. La dernière nuit, alors qu'il ne me restait qu'une heure, j'ai entendu sa voix crier mon nom, non pas depuis la rue, mais depuis le miroir. Elle était en danger. Oubliant tout le reste, j'ai couru, m'échappant de ma prison pour me jeter dans la ville, un monstre en liberté dans le métro, une créature cauchemardesque exposée au monde.
Je l'ai trouvée dans un bâtiment abandonné, cernée par un homme armé. Je me suis battu pour elle, non pas comme un garçon, mais comme la bête que j'étais, et j'ai reçu une balle qui lui était destinée. Alors que je gisais, ensanglanté, sur le sol, le monde s'obscurcissant, Lindy s'est précipitée à mes côtés. Je lui ai dit que je l'aimais, et les larmes ruisselant sur ses joues, elle m'a dit qu'elle m'aimait aussi. Elle était revenue pour moi. Il était minuit. Il était trop tard. Mais elle s'est penchée et a embrassé ma bouche sans lèvres, et à cet instant, le monde a explosé dans un parfum de roses.
Quand j'ai ouvert les yeux, son visage était à quelques centimètres du mien, empli de confusion. « Kyle Kingsbury ? » a-t-elle murmuré. « Mais… où est Adrian ? » Je pris sa main – ma main, douce et humaine à nouveau – et lui dis que la bête qu’elle avait aimée, c’était moi. Le sort était brisé. La sorcière, Kendra, se révéla une dernière fois : elle avait toujours été Magda, veillant sur moi. Et même si mon visage était redevenu le mien, je n’étais plus le garçon que j’avais été. Debout sur le toit au lever du soleil, la main de Lindy dans la mienne, je sus que quelle que soit la magie qui m’avait transformé en bête, une magie plus puissante m’avait rendu humain.