Moi, Bento Santiago, désormais vieil homme, connu de mes voisins sous le nom de Dom Casmurro pour ma nature recluse, je suis assis dans ma maison d’enfance méticuleusement reconstruite, un monument à un passé que je souhaite désespérément relier à mon présent. C’est ici, au milieu des échos d’une époque révolue dans le vieux Rio de Janeiro, que je m’efforce d’écrire mes mémoires, de démêler les écheveaux embrouillés d’une vie consumée par un amour, une amitié et un soupçon lancinant qui m’a laissé totalement seul.
Mon histoire commence dans les jours innocents de la jeunesse, dans la maison de la rue Matacavalos, où mon cœur a été irrémédiablement capturé par Capitu, la fille d’à côté. Ses yeux, ces « yeux gitans » avec leurs courants sombres et ondulants, dégageaient un pouvoir captivant, promettant des profondeurs que j’avais tant envie d’explorer. Pourtant, une ombre planait sur notre affection naissante : ma mère, Dona Glória, avait fait vœu que moi, son fils unique restant, entrerais au séminaire et deviendrais prêtre. Ce destin divin s’opposait farouchement à mon désir terrestre pour Capitu, un conflit qui éveillait en moi une profonde agitation.
La lutte pour échapper au séminaire fut une période tumultueuse, aidée par les conseils rusés de José Dias, un dépendant de notre foyer, et la compagnie fidèle d’Ezequiel Escobar, un ami que je me suis fait entre les murs du séminaire. Escobar, avec son esprit robuste et son ambition claire, devint mon confident, le frère de mon âme. Ensemble, nous avons planifié ma libération du sacerdoce, un plan qui a finalement réussi, me permettant de poursuivre le droit et, plus important encore, d’épouser mon bien-aimé Capitu.
Notre vie ensemble, entrelacée avec celle d’Escobar et de son épouse Sancha, chère amie de Capitu, s’épanouit un temps dans un tableau de bonheur domestique. Nous avons partagé des repas, des rires et les détails intimes de nos vies. La naissance de notre fils, Ezequiel, nommé en l’honneur de mon ami le plus proche, semblait solidifier ce quatuor parfait. Pourtant, sous la surface de cette existence idyllique, un serpent de doute commença à s’enrouler dans ma poitrine, un subtil changement dans ma perception de Capitu, dont l’esprit autrefois défiant semblait se plier vers une attitude plus accommodante, peut-être trop accommodante.
Le serpent frappa avec une force venimeuse lors de la mort tragique d’Escobar, qui se noya en nageant. C’est à ses funérailles, au milieu du chagrin partagé, que j’ai vu le regard de Capitu fixé sur le défunt, un regard profond et persistant qui a allumé la première étincelle de mon méfiance insupportable. Une graine d’infidélité, une fois plantée, a commencé à germer, arrosée par mes propres pensées obsessionnelles.
À mesure que notre fils Ezequiel grandissait, la ressemblance que je percevais entre lui et Escobar devenait une vérité indéniable et tourmentante dans mon esprit, chaque année renforçant ma conviction de la trahison de Capitu. Chaque geste, chaque trait, chaque mot innocent du garçon devenait une preuve accablante, confirmant la trahison que je croyais avoir été commise. Ma jalousie, un bourreau implacable, m’a consumée, déformant ma réalité et empoisonnant l’air même que je respirais.
Le poids de cette tromperie perçue devint insupportable. J’ai confronté Capitu, ses dénégations ne faisant qu’alimenter ma rage et mon désespoir. Notre mariage, autrefois la pierre angulaire de mon existence, s’est effondré sous la pression implacable de mes soupçons. Dans un moment désespéré et autodestructeur, j’ai failli m’empoisonner, puis, dans un instant terrifiant, presque mon propre fils. Le résultat fut une séparation amère : j’ai banni Capitu et Ezequiel en Europe, choisissant une vie solitaire au Brésil, convaincu de sa culpabilité.
Des années plus tard, après la mort de Capitu, Ezequiel, désormais jeune homme, est revenu me rendre visite. Malgré la ressemblance troublante avec Escobar qui me piquait encore l’âme, je gardais la façade d’un père. Mais sa visite fut éphémère, et peu après, il mourut lui aussi, succombant à la fièvre typhoïde à l’étranger. Sa mort, à ce moment-là, n’a pas beaucoup touché mon cœur endurci. Et ainsi, je reste, Dom Casmurro, « Lord Solitaire », toujours fixé sur l’infidélité supposée de Capitu, toujours en questionnement, toujours en train d’écrire ce récit dans une tentative de relier les deux extrémités de ma vie, mais ne trouvant que le goût amer de l’isolement et d’une vérité non résolue.