Un profond malaise s'éveille en chacun, une rébellion silencieuse contre les spectres qui hantent depuis longtemps la conscience humaine. Pendant des millénaires, l'esprit humain a été enchaîné, non par des chaînes de fer, mais par des liens invisibles tissés d'« idées figées » et de « fantômes » – les concepts sacrés d'État, de Dieu, d'Humanité, de morale et de toute autre abstraction exigeant dévotion et sacrifice. Ce ne sont que des créations, des fantômes nés de l'esprit, et pourtant, ils se sont vu accorder un pouvoir tyrannique sur l'individu, dictant ses désirs, ses devoirs et son essence même.
Dès les premiers balbutiements de l'enfance, où l'on est contraint par l'autorité parentale, se déploie un processus d'asservissement. À mesure que l'individu mûrit, les contraintes se déplacent du matériel et du naturel au conceptuel. Les philosophes antiques, avec leurs idéaux et leurs vertus, ont initié ce long processus, jetant les bases d'un monde où l'individu était perpétuellement redevable envers une cause supérieure. Puis vint le christianisme, qui consacra le règne du divin, exigeant de subordonner ses préoccupations terrestres au céleste, sa chair à l'esprit.
Pourtant, alors même que l'humanité cherchait à se libérer de ces anciens maîtres, de nouveaux surgirent, tout aussi insidieux. L'État monarchique, l'État bourgeois, et même les mouvements révolutionnaires qui promettaient la liberté ne firent que substituer un ensemble de chaînes à un autre. Ils parlaient de la « juste cause », de vérité, de justice, du peuple, de la patrie – autant de grands récits qui, dans leur insistance sur des idéaux universels, continuaient de nier la réalité singulière et incomparable de l'individu. Chaque révolution, semblait-il, ne faisait que balayer un vieux mal pour en introniser un nouveau, un nouvel ensemble d'obligations « sacrées » auxquelles l'ego était censé se soumettre.
Le monde moderne, malgré ses prétentions aux Lumières, reste profondément enraciné dans ce mode de pensée religieux, substituant des divinités séculières aux divinités divines. Même la promesse du socialisme, loin d'offrir une véritable libération, se révèle être le potentiel d'un des États totalitaires les plus oppressifs, où les exigences collectives étouffent entièrement l'individu. L'individu avide, en apparence guidé par son seul intérêt personnel, n'en est pas moins asservi, sacrifiant son plein potentiel à la seule et étroite quête de richesses matérielles. Il ne s'agit pas là d'un véritable égoïsme, car c'est encore une forme d'asservissement à une idée fixe.
Le véritable égoïsme n'est pas la poursuite de l'intérêt personnel conventionnel, ni simplement l'égoïsme ou le narcissisme. Il s'agit plutôt d'une appropriation radicale de soi, de la reconnaissance de sa propre unicité – l'« Unique » – et du refus d'être contrôlé par quoi que ce soit d'extérieur. Il s'agit de réaliser que l'on possède le pouvoir de choisir sa manière d'appréhender le monde, d'interagir avec les autres, et que l'on est l'autorité suprême de sa propre vie. On définit ses propres valeurs, on fait ses propres choix, et l'on ne se contente pas de suivre les diktats de la société. Tu es maître de ton destin.
Ceci est un appel à l'émancipation, non pas pour établir une nouvelle autorité à la place de l'ancienne, mais pour affirmer pleinement sa souveraineté, ici et maintenant. Rien ne m'est plus précieux que moi-même. Ma préoccupation n'est ni divine ni humaine, ni vraie, ni bonne, ni juste, mais unique, car je suis unique. Toute doctrine, toute croyance, toute institution qui exige la subordination des intérêts individuels à une fiction extérieure – qu'il s'agisse de l'État, de Dieu, de l'Humanité ou de la Société – doit être impitoyablement critiquée et déconstruite.
Le cheminement de l'ego commence par se défaire de ces « fantômes », de ces concepts autoritaires qui dominent la vie humaine. Ce n'est qu'en se libérant de ces chaînes mentales que l'individu peut agir véritablement librement. C'est une déclaration d'hostilité envers tout credo qui écraserait ou nierait l'individualité, une affirmation profonde d'un égoïsme amoral et la célébration de l'individu unique et maître de lui-même.