Tout art, par essence, est une forme d'imitation, ou mimésis, qui se distingue des autres arts par ses moyens, ses objets et sa manière. Que ce soit par le rythme, le langage ou la mélodie, pris séparément ou combinés, le poète façonne une représentation des actions et de la vie elle-même. La poésie, en ce sens, n’est pas simplement un récit de ce qui s’est passé, mais une exploration profonde de ce qui *pourrait* arriver, guidée par les lois de la probabilité et de la nécessité, révélant ainsi des vérités universelles que l’histoire, liée aux détails particuliers, ne peut dévoiler.
Parmi les diverses formes d’imitation poétique - l’épopée, la comédie et la poésie dithyrambique - , la tragédie s’impose comme l’art le plus élevé et le plus sérieux. Une tragédie se définit comme l’imitation d’une action sérieuse, complète et d’une certaine ampleur, présentée de manière dramatique plutôt que narrative, et embellie par un langage rythmé et harmonieux. Son pouvoir unique réside dans sa capacité, à travers des scènes de pitié et de peur, à provoquer une catharsis, une purge ou une purification de ces mêmes émotions chez le spectateur.
La construction d’une tragédie repose sur six éléments constitutifs, classés par ordre d’importance : l’intrigue, les personnages, la pensée, la diction, la mélodie et le spectacle. Parmi ceux-ci, l’intrigue, ou mythos, est primordiale, car la tragédie n’est pas une imitation des hommes, mais d’une action et de la vie. Une intrigue bien construite doit former un tout unifié, possédant un début, un milieu et une fin clairs, avec des incidents disposés de telle sorte que si une partie quelconque est supprimée ou déplacée, l’ensemble est perturbé.
Les intrigues les plus efficaces sont celles jugées « complexes », caractérisées à la fois par la péripétie, un revirement soudain de la fortune, et l’anagnorisis, une découverte ou une reconnaissance qui fait passer un personnage de l’ignorance à la connaissance. Ces éléments, entrelacés par la nécessité et la probabilité, intensifient le plaisir tragique tiré de la pitié et de la peur. Le héros tragique, au cœur de cette intrigue, doit être une figure de haut rang, ni entièrement vertueuse ni totalement dépravée, dont la chute ne provient pas du vice, mais d’une erreur ou d’une faiblesse, appelée hamartia. Cette représentation nuancée permet au public de s’identifier, éprouvant de la peur pour quelqu’un qui lui ressemble et de la pitié pour une souffrance imméritée.
Le personnage, deuxième élément en importance, révèle les qualités morales des protagonistes à travers leurs actions et leurs choix. Les personnages doivent être bons, en accord avec leur rang, réalistes et cohérents tout au long de la pièce. La pensée désigne ce que les personnages disent lorsqu’ils défendent un point de vue ou expriment une opinion, tandis que la diction concerne la composition des vers, le choix des mots qui transmettent le sens et rehaussent les thèmes sérieux. La mélodie, souvent incarnée par le chœur, apporte un rythme émotionnel, et le spectacle englobe les éléments visuels de la scène, bien qu’il soit considéré comme le moins essentiel à l’essence de la tragédie.
De plus, la tragédie est considérée comme artistiquement supérieure à la poésie épique, car elle englobe tous les éléments de l’épopée, y compris sa métrique, mais y ajoute les éléments dynamiques de la mélodie et du spectacle, et produit son effet dans un laps de temps plus concentré. Le poète, en concevant une telle œuvre, doit visualiser chaque scène, en veillant à ce que la complication et le dénouement soient habilement maîtrisés, et que les divers éléments se combinent pour produire l’impact émotionnel souhaité. C’est grâce à ce savoir-faire artistique méticuleux que la poésie remplit sa fonction unique : présenter des actions qui évoquent une expérience et une compréhension humaines profondes.