Assise sur le parquet froid, le dos contre le mur, elle tient sur ses genoux le corps inerte d'un petit garçon. Il s'appelle Léo. Elle ne peut retenir les cris qui lui déchirent la gorge, des cris rauques et bestiaux. Elle se balance d'avant en arrière, se cognant parfois la tête contre le mur, accueillant la douleur vive et viscérale. À travers un voile de larmes, elle baisse les yeux vers le visage de l'enfant, vers le lacet si serré autour de son cou qu'il s'est enfoncé dans sa chair. C'est un de ses propres lacets, celui de ses chaussures de randonnée. C'est l'instant où sa vie bascule, la confirmation ultime d'une folie qu'elle sentait depuis longtemps s'insinuer en elle.
Ses souvenirs sont comme des éclats de verre brisé. Se réveiller les joues ruisselantes de larmes, une angoisse lancinante dans la gorge, sans raison apparente. Une haine grandissante et inexplicable envers Léo, ce doux petit garçon de six ans dont elle a la charge. Un après-midi au parc, la vue de son compagnon mangeant une glace l'avait tellement révulsée qu'elle l'avait giflé, le bruit de la gifle résonnant dans le silence de la place. La honte fut immédiate, tout comme la terrifiante certitude qu'elle avait perdu le contrôle. À présent, fuyant l'appartement tandis que le téléphone se met à sonner sans cesse, d'un ton accusateur, elle sait qu'elle est un monstre. Son esprit est un paysage de trous noirs, des moments et des heures engloutis par un abîme qu'elle ne peut sonder. Elle court, cherchant refuge, mais ne trouve que davantage d'horreur. Dans l'appartement d'une inconnue, on lui offre un verre de vin, et puis… plus rien. Elle se réveille sur un canapé et découvre son hôtesse, Véronique, étendue dans une mare de sang, un couteau de cuisine près de sa main.
Il n'y a pas d'échappatoire, seulement une descente aux enfers. Elle se débarrasse de son ancienne vie comme d'une mue de serpent, usurpant l'identité de Véronique et disparaissant dans la routine anonyme des petits boulots. Elle est un fantôme hantant les bouis-bouis et les chambres sordides, errant de ville en ville, chaque instant de sa vie un combat contre la paranoïa qui la ronge. Elle sait qu'ils recherchent Sophie Duguet, la tueuse d'enfants, le monstre. Pour survivre, elle doit effacer ce nom à jamais. Son ultime plan, désespéré, est de trouver un mari, un homme simple et naïf qui puisse lui donner un nouveau nom, une ultime couche de camouflage. Par le biais d'une agence matrimoniale, elle le trouve : Frantz Berg, un sergent de l'armée discret et sans prétention. Il semble rassurant, prévisible – le bouclier parfait.
*Je l'ai vue pour la première fois le 3 mai 2000. Elle s'appelle Sophie.* Ces mots, écrits d'une main soignée et méthodique, marquent le début d'une autre histoire. L'homme à moto qui lui a arraché son sac à main dans la circulation, faisant des copies de ses clés avant de le remettre à la police, n'était pas un voleur lambda. C'était Frantz. Pendant des années, il a été l'architecte de sa folie, un fantôme dans sa vie dont elle ignorait l'existence. Il s'est introduit dans son appartement, déplaçant des objets, effaçant des fichiers, échangeant ses pilules contraceptives. Il a drogué ses somnifères avec un puissant psychotrope provoquant des pertes de mémoire et une profonde dépression. C'est lui qui a étranglé le petit Léo avec son lacet. C'est lui qui a assassiné Véronique Fabre et placé le couteau ensanglanté dans la main endormie de Sophie.
Son obsession est un héritage de souffrance. Sa mère, Sarah Berg, était une patiente de la mère de Sophie, la psychiatre Catherine Auverney. Des années auparavant, après une séance avec la docteure, Sarah avait enfilé sa robe de mariée et s'était jetée du cinquième étage. La docteure Auverney est morte, et sa fille doit en payer le prix. La campagne de Frantz est une guerre psychologique méticuleuse. Lorsque Sophie et son mari Vincent déménagent à la campagne, il les suit. Il tue son nouveau chat, clouant son corps à la porte d'une remise. Pendant son sommeil, il saccage leur maison, griffonnant des obscénités sur les murs. Il envoie des lettres anonymes pour ruiner la réputation de sa seule nouvelle amie. Il orchestre l'accident de voiture qui laisse Vincent paralysé, puis s'introduit en douce dans la maison de retraite et précipite le fauteuil roulant de Vincent dans les escaliers pour l'achever.
Ils se rencontrent, comme prévu, par le biais d'une agence matrimoniale. Il est Frantz, le soldat au cœur tendre ; elle est Marianne, la femme de ménage solitaire. Pour elle, il est une bouée de sauvetage. Pour lui, elle est un projet presque achevé. Ils se marient lors d'une cérémonie intime et impersonnelle. Pendant quelques semaines, Sophie ressent une paix fragile, l'impression d'avoir enfin échappé au monstre qui sommeille en elle. Mais les cauchemars reviennent, plus vifs que jamais. Alors qu'elle est plongée dans un sommeil drogué, Frantz s'assoit à ses côtés et lui murmure ses propres crimes à l'oreille, reprogrammant sa mémoire. « Tu te souviens du couteau que tu tenais à la main, Sophie ? » murmure-t-il. « Tu te souviens de la sensation de pousser le fauteuil de Vincent ? C'est toi qui as tout fait, mon amour. Tu es la meurtrière. » Sa raison s'effrite jusqu'à se briser, et elle tente de se suicider dans leur baignoire.
Mais dans le silence stérile de l'hôpital, la première fissure apparaît dans son plan parfait. En fouillant son sac à la recherche de vêtements de rechange, elle la trouve : une minuscule photo plastifiée d'elle-même, prise des années auparavant, celle-là même qui se trouvait dans son portefeuille le jour où l'homme à moto lui a volé son sac à main. Le monde bascule. Elle découvre un traceur GPS caché dans son téléphone. La vérité la submerge, un flot terrifiant et éclairant. Elle n'est pas folle. Elle est traquée. Le rapport de force s'inverse en un instant. Elle se met à simuler la prise de ses pilules, les recrachant dès qu'il quitte la pièce. Elle n'est plus la proie ; elle est la trappeuse, attendant son heure.
L'acte final est un chef-d'œuvre de vengeance. Elle découvre qu'il s'empoisonne lentement avec une drogue qu'elle lui administre secrètement dans son yaourt. Son esprit et son corps s'affaiblissent, et il devient vulnérable à son influence, comme elle l'était autrefois à la sienne. Elle lit ses journaux intimes, découvrant chaque détail horrible de sa campagne. Une nuit, alors qu'il est plongé dans un état second, elle habille son corps inconscient de la robe de mariée délabrée de sa mère. Elle lui fait avaler de force une dose mortelle de barbituriques et lui peint les lèvres d'un rouge à lèvres criard. Puis, elle fait sa valise et quitte l'appartement, disparaissant de leur vie.
Alors qu'elle traverse le parking en contrebas, elle entend son nom hurlé d'en haut. « SOPHIE ! » Il se tient sur leur balcon, silhouette grotesque dans la robe blanche en lambeaux. Il a trouvé un dernier moment de lucidité. Il la regarde, la femme qui fut son projet, son obsession, et sa perte. Puis, avec une délibération glaçante qui fait écho au dernier geste de sa mère, il se jette dans le vide. Son corps s'écrase sur le trottoir dans un bruit final et sordide. Le rapport officiel parlera du suicide tragique d'un homme dépressif. Son épouse, l'innocente veuve Marianne Berg, hérite d'une fortune. Sophie Duguet est enfin, pour de bon, morte.