Qu'est-ce qui détermine l'instant fugace entre la vue d'une pomme et le moment où l'on tend la main pour la saisir ? Cette question fondamentale, au cœur même de la compréhension de l'esprit, révèle un mécanisme profond et souvent négligé. On soutient que la grande majorité de nos actions, des plus simples aux plus complexes en apparence, ne naissent pas d'un réseau complexe de croyances et de désirs, mais jaillissent directement d'une forme de perception plus primitive, et pourtant incroyablement sophistiquée.
Imaginez lacer vos chaussures ou prendre une tasse. Ces actes quotidiens, souvent accomplis sans y penser, sont guidés par ce que l'on appelle des « représentations pragmatiques ». Il ne s'agit pas de pensées abstraites ni d'intentions raisonnées, mais d'états perceptifs immédiats qui représentent activement les propriétés des objets pertinentes pour l'interaction. Lorsque vous voyez la pomme, votre système visuel n'enregistre pas seulement sa rougeur ou sa rondeur ; il enregistre simultanément sa taille par rapport à votre main, sa distance, sa préhension – toutes les « propriétés d'action » essentielles pour réussir à la saisir. Ce sont les composantes cognitives qui précèdent et rendent possibles nos actions.
Cette perspective suggère une « désintellectualisation » de l'action, postulant que notre esprit, à l'instar de celui des nourrissons et des animaux, est principalement orienté vers une interaction réussie avec le monde grâce à une perception directe. La conception traditionnelle, qui considère les attitudes propositionnelles sophistiquées telles que les croyances et les désirs comme les moteurs par défaut de l'action intentionnelle, s'avère souvent insuffisante. En réalité, nombre de nos actions s'enracinent dans ces états perceptifs plus fondamentaux, orientés vers l'action.
Les représentations pragmatiques sont de véritables états perceptifs, découlant directement des entrées sensorielles. Elles ne constituent pas un simple ajout optionnel à la perception, mais sont considérées comme des antécédents nécessaires à la plupart des actions « basiques » – ces mouvements fondamentaux qui ne sont pas composés d'autres actions. Par exemple, le bourdonnement d'un moustique n'est pas seulement entendu ; il est représenté pragmatiquement de manière à faciliter le geste de l'écraser, démontrant ainsi leur nature multimodale, qui dépasse la simple vision.
Ce cadre théorique s'étend ensuite au-delà de la perception immédiate pour examiner comment notre esprit comble le fossé, même en l'absence d'entrée sensorielle directe. Ceci introduit le concept d’« imagerie mentale pragmatique ». Cette forme quasi-perceptive d’imagerie mentale, qui diffère de la perception directe principalement par la détermination de son contenu, nous permet d’attribuer des propriétés pertinentes à l’action même lorsqu’un objet n’est pas physiquement présent. Elle offre des explications convaincantes à des phénomènes tels que les actions simulées ou les activités semi-automatiques, souvent irrationnelles, qui rythment notre quotidien.
De plus, la compréhension de la perception orientée vers l’action s’étend à la manière dont nous appréhendons les mouvements et les intentions d’autrui par le biais de la « perception vicariante ». Dans ce cas, on perçoit des propriétés relatives aux actions possibles d’un autre agent. Cette notion offre une perspective puissante pour réexaminer des questions fondamentales sur la façon dont les nourrissons et les animaux développent une compréhension des autres esprits, suggérant que cette cognition sociale complexe pourrait être ancrée dans ces capacités sensori-motrices partagées.
Adopter cette conception des représentations pragmatiques renouvelle fondamentalement les débats en philosophie de la perception et en philosophie de l’action. Elle remet en question la prédominance de la psychologie des croyances et des désirs et propose une alternative convaincante qui ancre les capacités cognitives sophistiquées, telles que la planification de l'action et la compréhension interpersonnelle, dans les fonctions immédiates et motrices de la perception. Elle offre un cadre interdisciplinaire solide pour explorer l'interaction complexe entre ce que nous voyons, ce que nous imaginons et ce que nous faisons finalement dans le monde.