Au fil des pages, une exploration complexe se déploie, approfondissant le concept profond de « l’esthétique du fait de l’avoir été créé » dans les domaines de l’animation et de la bande dessinée. Ce recueil de réflexions interdisciplinaires pose une question fondamentale : comment ces médias distincts, mais souvent étroitement liés, révèlent-ils leur propre artificialité, leur construction même, au spectateur et au lecteur ? La réflexion s’articule autour de la mise en avant délibérée de la pratique artistique et des techniques sous-jacentes qui donnent vie à ces récits visuels.
Le discours commence par affirmer que l’animation et la bande dessinée, contrairement aux médias purement indexicaux tels que la photographie ou le cinéma, mettent intrinsèquement en avant leur nature graphique et « artisanale ». Les traits dessinés d’une bande dessinée ou d’un dessin animé, par exemple, témoignent directement de l’acte de dessin lui-même, tandis que les personnages malléables d’une animation image par image font explicitement référence au modelage et à la manipulation manuels dont ils font l’objet. Même les personnages hyperréalistes et exagérés des bandes dessinées de super-héros ou du cinéma à effets spéciaux, malgré leur quête de vraisemblance, trahissent subtilement (ou ouvertement) leurs origines artificielles.
Un argument central postule que ce « caractère fabriqué » affiché n’est pas simplement un sous-produit, mais une stratégie esthétique active. Les contributions examinent comment l’animation et la bande dessinée recourent fréquemment à des gestes autoréflexifs qui perturbent consciemment l’expérience immersive. Cela peut se manifester sous diverses formes : la présence de l’auteur au sein de l’univers de l’histoire, des références textuelles explicites au processus de production, ou même des paratextes et de la documentation d’accompagnement qui mettent à nu le travail artistique impliqué. De tels moments brisent intentionnellement l’illusion, attirant l’attention sur le texte en tant qu’artefact construit.
Cet ouvrage décortique méticuleusement les qualités spécifiques, les matérialités et l’esthétique qui définissent ces deux médias, à la recherche d’intersections productives où leurs recherches peuvent converger. Tout en reconnaissant les différences évidentes - par exemple, la manière dont l’animation numérique s’efforce souvent de surmonter l’artifice visible à la recherche d’une simulation réaliste - , l’accent mis sur le caractère « fabriqué » mis en évidence met en lumière leur héritage artistique commun et leurs origines souvent manuelles. Il souligne comment ces deux formes d’art, chacune à sa manière, réfléchissent sur leur propre création.
Des analyses spécifiques explorent des territoires variés, des nuances gestuelles dans les films d’animation Pixar aux dimensions productives et réceptives de la matérialité au cinéma. Une comparaison fascinante explore la série de mangas « Kono sekai no katasumi ni » (Dans ce coin du monde) de Kouno Fumiyo parallèlement à son adaptation en anime par Katabuchi Sunao, révélant comment le « fait de créer » se traduit et se transforme à travers différentes formes. L’évolution historique des techniques, telles que la performance du dessin rapide, est également examinée, démontrant comment l’acte même de création peut devenir un spectacle.
D'autres explorations se penchent sur le potentiel méta-narratif inhérent à la convergence des médias, notamment à travers des concepts tels que le « kyara » (personnage) japonais, qui transcende les formes médiatiques spécifiques. L'ouvrage jette également un regard historique, examinant la production et l'esthétique de la bande dessinée au XIXe siècle, afin de retracer les racines des pratiques contemporaines. Les concepts d'opacité et de transparence sont introduits pour affiner davantage la compréhension de la manière dont ces médias révèlent ou dissimulent leur construction.
En fin de compte, ce recueil constitue un forum essentiel pour le dialogue interdisciplinaire, comblant le fossé entre la recherche sur l’animation et celle sur la bande dessinée. Il démontre qu’en se concentrant sur « l’esthétique du fait de la fabrication », les chercheurs peuvent mettre au jour de profondes similitudes et des distinctions nuancées, enrichissant ainsi notre compréhension de la manière dont ces puissants récits visuels sont conçus, élaborés et vécus. La diversité des perspectives offre un cadre complet pour aborder, sur les plans analytique, esthétique et méthodologique, la constitution unique des mondes animés et dessinés.